Quand une étiquette dit qu’un produit « n’obstrue pas les pores », quelqu’un, quelque part, a sûrement vérifié. Mais comment ? On ne voit pas un pore se boucher en direct, et attendre des mois de boutons sur des centaines de visages n’est pas réaliste pour chaque nouvel hydratant. Les dermatologues et les chimistes ont donc inventé des raccourcis, et leur histoire explique ce qu’une allégation « non comédogène » peut et ne peut pas vous dire.
Au départ : l’oreille de lapin
Au début des années 1970, des dermatologues ont décrit l’acné cosmétique, une acné discrète mais tenace chez l’adulte, apparemment causée par les cosmétiques. Restait à savoir quels ingrédients étaient en cause, et l’outil qui a répondu, c’est l’oreille de lapin.
L’intérieur de l’oreille d’un lapin a de gros follicules faciles d’accès, ces petits tubes de la peau d’où pousse un poil et par où s’écoule le sébum, l’huile naturelle de la peau. Les chercheurs y appliquaient une substance et regardaient si les follicules se remplissaient de kératine, la protéine des cellules mortes, pour former des bouchons appelés comédons.
Une version très utilisée, publiée en 1989, allait ainsi : diluer l’ingrédient à environ 10 % dans du propylène glycol, appliquer 1 mL dans l’oreille une fois par jour, cinq jours par semaine, pendant deux semaines, puis mesurer la largeur des bouchons folliculaires, à l’œil et au microscope. Le résultat était coté sur une échelle de 0 à 5 : 0 à 1 minimal, 2 à 3 limite, 4 à 5 positif. Le myristate d’isopropyle, un émollient connu pour boucher les follicules, servait de témoin positif.
Rapide, peu coûteuse et reproductible, la méthode produisait des classements clairs pour trier les matières premières. Ces classements sont les ancêtres des « échelles comédogènes » qui circulent encore en ligne.
Pourquoi les lapins nous ont induits en erreur
Le problème est apparu dès qu’on a comparé lapins et humains. En 1982, une revue du Journal of the American Academy of Dermatology relevait « les nombreux problèmes d’exécution de la méthode, l’absence de corrélation avec l’expérience chez l’humain » et les « sérieuses limites » de toute conclusion qu’on pouvait en tirer. La même année, les dermatologues derrière une bonne partie des travaux sur le lapin ont publié leur propre test humain et écrit que le modèle du lapin est plus sensible que l’humain : les substances seulement faiblement comédogènes chez le lapin étaient probablement sûres pour les gens, à l’exception possible des peaux sujettes à l’acné.
Plusieurs choses font de l’oreille de lapin un mauvais substitut. Ses follicules se bouchent plus facilement que les nôtres. Le test utilisait des ingrédients presque purs, à des concentrations et une fréquence qu’aucun produit fini ne reproduit. Et une cote de 0 à 5 ne dit rien d’un ingrédient devenu une petite fraction d’une lotion à vingt ingrédients.
Au Canada, depuis le 22 décembre 2023, il est illégal de tester des cosmétiques sur des animaux à des fins de sécurité, ou de vendre un cosmétique dont la sécurité repose sur de nouvelles données animales. Pour tout nouveau produit, l’oreille de lapin est hors jeu ici.
La méthode moderne : des timbres sur le haut du dos
Le test humain décrit en 1982 reste, avec des ajustements, la norme. La logique : trouver des gens dont la peau forme facilement des comédons, appliquer le produit là où les follicules sont gros, et regarder dedans ensuite.
Qui sont les volontaires
Les études recrutent des adultes aux orifices folliculaires bien visibles sur le haut du dos, qui forment aisément des comédons. Les travaux de 1982 ont utilisé de jeunes hommes noirs, choisis pour leurs gros follicules. L’idée : si des pores qui se bouchent facilement ne se bouchent pas, des pores ordinaires ne le feront guère.
Ce qui se passe
Le produit est placé sous un timbre occlusif, un pansement qui le maintient contre la peau, sur une zone marquée du haut du dos. Une étude de 2006 a utilisé 0,2 à 0,5 mL de produit trois fois par semaine pendant quatre semaines; une étude de 2021 a appliqué des crèmes quatre semaines avec deux témoins. Un témoin positif, un bouche-pores connu comme le myristate d’isopropyle ou le palmitate d’octyle, est posé ailleurs pour prouver que le test fonctionne; un timbre vide, le témoin négatif, montre l’effet de l’occlusion seule.
Comment on mesure le bouchage
La partie ingénieuse, c’est la « biopsie folliculaire », qui n’a rien de chirurgical : une goutte de colle cyanoacrylate à prise rapide, pressée sur la peau avec une lame, durcit, puis se décolle en emportant la couche superficielle avec le contenu des follicules. Au microscope, un technicien compte les microcomédons, des comédons encore trop petits pour être vus à l’œil nu, avant et après les quatre semaines.
Ce qui compte comme réussi
Dans l’essai de 2021, le témoin positif a fait passer le nombre de microcomédons d’environ 6 à 27 par zone, une hausse de plus de 50 % chez chaque volontaire. Sous le timbre vide, les comptes ont baissé. Les produits testés ont tous produit une hausse inférieure à 50 % et ont été déclarés non comédogènes. Ce seuil est un repère courant, mais aucun règlement ne le fixe.
Pourquoi le produit entier compte plus que ses ingrédients
L’étude de 2006 a posé la question qui intéresse vraiment les consommateurs. Ses auteurs rappelaient que les tests animaux avaient coté des matières premières « en supposant que les formulations finies contenant ces ingrédients seraient elles aussi comédogènes », et que les dermatologues avaient remis à leurs patients des listes d’ingrédients à éviter. Ils ont ensuite testé sous timbre des cosmétiques finis contenant ces ingrédients, chez six volontaires sujets aux comédons. Leur conclusion : les produits finis qui utilisent des ingrédients comédogènes ne sont pas nécessairement comédogènes.
Pourquoi ? La concentration, d’abord : un ingrédient à 100 % dans une oreille de lapin et à 2 % dans une lotion, ce sont deux expositions différentes. Le reste de la formule, ensuite : émulsifiants, teneur en eau et vitesse d’absorption changent la quantité d’un ingrédient qui se retrouve réellement dans un follicule. L’étude de 2021 a fait le même constat dans l’autre sens : des crèmes contenant de la lanoline et plusieurs huiles végétales, des ingrédients de bien des listes « à éviter », ont réussi le test humain.
D’où la valeur d’une allégation appuyée sur un test du produit fini, plutôt que sur une liste d’ingrédients comparée à un tableau.
Ce que même le meilleur test ne peut pas dire
Un test humain sous timbre est un dépistage, pas une promesse.
- Il est petit. Six, douze ou quinze volontaires : assez pour repérer un gros bouche-pores, pas assez pour refléter la diversité des visages.
- Le dos n’est pas le visage. La peau du visage a des glandes sébacées plus actives et rencontre la sueur, l’écran solaire, le maquillage et les mains.
- L’occlusion est artificielle. Sceller un produit contre la peau pendant des semaines exagère l’exposition : le test devient sensible, mais pas représentatif d’un usage quotidien.
- Il ne mesure que le bouchage. Un produit peut réussir et quand même piquer ou déclencher les boutons rouges rapides qui viennent de l’irritation. Certaines étiquettes réservent « non acnéigène » à cette question distincte.
- Personne ne fixe les règles. Aucun organisme canadien ou américain ne prescrit la méthode, le nombre de volontaires ni le seuil. Deux produits à l’étiquette identique peuvent avoir été testés très différemment, ou pas du tout.
Si vous faites facilement des boutons, privilégiez les produits dont le fabricant décrit un test humain sur la formule finie, essayez un nouveau produit à la fois, et laissez quelques semaines à votre peau pour répondre. Si les boutons persistent malgré des choix prudents, ou si vous avez des lésions profondes ou douloureuses, consultez votre médecin ou votre pharmacien; des traitements existent, bien au-delà de ce qu’une étiquette peut offrir.
Les tests de bouchage des pores ont commencé dans des oreilles de lapin, qui ont signalé bien des ingrédients finalement inoffensifs chez l’humain. La meilleure méthode est un test de quatre semaines sous timbre sur le dos de volontaires sujets aux comédons, mené sur le produit fini. C’est un dépistage sensé, aux limites connues : petit, artificiel, non réglementé et muet sur l’irritation. Lisez « non comédogène » avec ces limites en tête.
Questions liées
C’était quoi, le test de l’oreille de lapin ?
Un ingrédient, généralement dilué à environ 10 %, était appliqué à l’intérieur de l’oreille d’un lapin cinq jours par semaine pendant deux semaines, et le bouchage des follicules était coté de 0 à 5. C’était rapide et peu coûteux, mais les oreilles de lapin se bouchent bien plus facilement que la peau humaine : beaucoup d’ingrédients cotés haut chez le lapin ne faisaient pas grand-chose chez l’humain.
Comment teste-t-on la comédogénicité chez l’humain ?
La méthode habituelle applique le produit sous un timbre occlusif sur le haut du dos de volontaires connus pour former facilement des comédons, pendant environ quatre semaines. Une goutte de colle à prise rapide sert ensuite à extraire le contenu des follicules, et les microcomédons sont comptés au microscope, puis comparés à une zone non traitée et à un bouche-pores connu.
Pourquoi tester le produit entier plutôt que chaque ingrédient ?
Parce que la formule change ce que fait un ingrédient. La concentration, les autres ingrédients autour et la façon dont le produit s’étale sur la peau comptent tous. Une étude de 2006 qui a testé sous timbre des cosmétiques finis contenant des ingrédients réputés comédogènes a conclu que ces produits ne sont pas nécessairement comédogènes.
Peut-on encore tester des cosmétiques sur des lapins au Canada ?
Non. Depuis le 22 décembre 2023, il est interdit de tester des cosmétiques sur des animaux au Canada à des fins de sécurité, ou de vendre des cosmétiques dont la sécurité repose sur de nouvelles données animales. Les entreprises ne peuvent pas non plus alléguer « non testé sur les animaux » sans preuve. Les tests sous timbre chez l’humain sont l’option pratique.
Sources
- Is the rabbit ear model, in its present state, prophetic of acnegenicity?
- A human model for assessing comedogenic substances
- Comedogenicity and irritancy of commonly used ingredients in skin care products
- A re-evaluation of the comedogenicity concept
- Safety assessment on comedogenicity of dermatological products containing d-alpha tocopheryl acetate in Asian subjects: A double-blind randomized controlled trial
- Animal testing ban on cosmetics
Cet article est une information générale, pas un avis médical. Si vous avez une inquiétude au sujet de votre peau, parlez-en à votre médecin ou à votre pharmacien.