Comité de révisionen dermatologieMC
Esc

Articles La lessive et votre peau

Les enzymes dans le détergent : détachants ou irritants pour la peau ?

L’équipe de rédaction du DRPPublié le 6 min de lecture

Regardez la liste d’ingrédients de la plupart des détergents à lessive : vous y trouverez des mots en « -ase », comme protéase, amylase, lipase. Ce sont des enzymes, et c’est grâce à elles qu’un détergent moderne peut déloger une tache d’herbe dans l’eau fraîche. Elles ont aussi la réputation, surtout au Royaume-Uni, d’irriter la peau. Voici d’où vient cette réputation, et ce que montrent vraiment les données.

Ce que font les enzymes dans votre lessive

Les enzymes sont des protéines qui accélèrent des réactions chimiques précises. Dans le détergent, chaque type découpe une sorte de tache en morceaux assez petits pour que l’eau les emporte. Les conseils de vulgarisation de l’Université du Kentucky énumèrent les principales :

  • La protéase dégrade les taches de protéines, comme le sang, l’herbe, l’œuf, les produits laitiers et le lait maternisé.
  • L’amylase dégrade l’amidon, comme la sauce, les pâtes et le gruau.
  • La lipase dégrade les gras et les huiles, comme le beurre, la vinaigrette et les huiles naturelles de la peau.

Leur attrait, c’est l’efficacité. Comme les enzymes font le travail chimiquement, les détergents peuvent laver à plus basse température et avec une chimie moins agressive. Une revue publiée en 2008 dans le British Journal of Dermatology notait que les enzymes ont pris de l’importance parce qu’elles sont biodégradables et fonctionnent à basse température, ce qui est meilleur pour l’environnement.

Les années 1960 : un vrai problème, en usine

La crainte des enzymes n’est pas sortie de nulle part. Elle est née d’un véritable problème de santé au travail.

Quand les détergents aux enzymes sont apparus, les enzymes étaient ajoutées sous forme de poudre fine. Les travailleurs qui fabriquaient le détergent respiraient cette poussière. En 1969, un article de The Lancet a décrit une maladie pulmonaire causée par l’inhalation d’une protéase bactérienne utilisée dans la fabrication des détergents. Les enzymes issues de bactéries et de champignons se sont révélées de puissants sensibilisants respiratoires : à force d’être inhalées, elles peuvent amener le système immunitaire à réagir par des symptômes semblables à l’asthme.

La réponse de l’industrie a changé la façon de fabriquer les enzymes. Les enzymes ont été encapsulées, enrobées dans des granules ou gardées en liquide, pour qu’elles ne flottent plus dans l’air sous forme de poussière. Les usines ont fixé des limites strictes d’enzymes dans l’air et ont commencé à surveiller la santé des travailleurs. Une revue de 2003, rédigée par un scientifique d’un grand fabricant de détergents, rapportait qu’avec ces lignes directrices, l’allergie et l’asthme professionnels aux enzymes étaient devenus rares, alors que les usines qui les respectaient mal voyaient encore des cas.

Cette histoire vaut la peine d’être connue parce qu’elle explique deux choses. Le danger est réel, et il concerne surtout l’inhalation d’enzymes brutes, pas le contact avec des vêtements lavés.

Ce danger atteint-il votre peau ?

À l’état brut, certaines protéases peuvent irriter la peau, les yeux et les voies respiratoires à forte concentration. Une revue de 2012 sur la toxicologie des enzymes, parue dans Regulatory Toxicology and Pharmacology, décrivait les enzymes comme « sans particularité » pour la plupart des types de toxicité, les exceptions étant l’irritation par la protéase concentrée et la sensibilisation respiratoire.

La vraie question, c’est de savoir si les infimes quantités qui restent sur les vêtements après le lavage et le rinçage causent des problèmes. La revue de 2008 du British Journal of Dermatology s’est penchée directement là-dessus. Elle a conclu que les dangers des enzymes brutes ne se traduisent pas par un risque de réaction cutanée pour les consommateurs, ni irritative ni allergique, même avec une exposition exagérée. Quand on a examiné des personnes dont les problèmes de peau étaient attribués aux détergents aux enzymes, rapportent les auteurs, les enzymes n’étaient pas responsables.

La revue allait plus loin, qualifiant ces effets supposés sur la peau de « mythologie » et prévenant les médecins de ne pas balayer une éruption en disant « c’est juste les enzymes », parce que le vrai diagnostic se trouve ailleurs.

Et l’eczéma ?

Le test le plus direct est un petit essai d’un service de dermatologie danois, publié en 1998. Vingt-cinq personnes atteintes de dermatite atopique ont utilisé leur détergent habituel pendant un mois, puis un détergent d’essai avec enzymes et le même détergent sans enzymes, un mois chacun, dans un ordre tiré au hasard. Ni les patients ni les chercheurs ne savaient lequel était lequel.

Il n’y a eu aucune différence de sévérité de l’eczéma, d’usage de crème corticostéroïde ou de symptômes entre les périodes avec et sans enzymes. Les auteurs ont conclu que si la peau eczémateuse ne réagissait pas, une peau ordinaire avait peu de chances de réagir.

Cette étude est aussi décrite dans notre article sur la lessive et l’eczéma. Ses limites sont réelles : elle était petite, a duré un mois par produit et commence à dater. Mais c’est un test bien conçu de la question précise que les gens se posent, et il n’appuie pas l’idée d’éviter les enzymes.

Là où les données sont plus minces

Être honnête sur ce sujet, c’est aussi signaler quelques trous :

  • Une bonne partie de la littérature sur la sécurité vient de gens proches de l’industrie. Plusieurs revues clés sont signées par des consultants en toxicologie ou des scientifiques de fabricants de détergents ou d’enzymes. Ça ne les rend pas fausses, mais les études indépendantes sont rares.
  • Les études portent sur l’usage normal. La recherche examine le lavage ordinaire. Un contact très concentré, comme frotter du détergent pur sur une tache à mains nues tous les jours, est peu étudié.
  • On ne peut pas exclure des cas individuels. « Très rare » ne veut pas dire « jamais ». Une personne peut réagir à presque n’importe quel ingrédient.

Rien de ça ne renverse la conclusion principale, mais c’est pourquoi nous dirions « rassurant » plutôt que « prouvé sans danger ».

Conseils pratiques pour les peaux sensibles

  • Ne choisissez pas un détergent uniquement selon les enzymes. Le parfum et les colorants causent bien plus souvent des problèmes de peau : « sans parfum » et « sans colorant » sont de meilleurs filtres. Vous pouvez parcourir les produits de lessive évalués par le panel.
  • Mesurez la dose et rincez bien. Ça limite tous les ingrédients résiduels, enzymes comprises.
  • Rincez-vous les mains après avoir prétraité des taches avec du détergent non dilué, ou portez des gants si vos mains sont déjà irritées.
  • Évitez de respirer la poussière de poudre en la versant, surtout si vous faites de l’asthme.
  • Si un nouveau détergent semble causer une éruption, cessez de l’utiliser et voyez si ça se calme. Si ça ne disparaît pas en deux semaines, ou si ça revient, consultez votre médecin ou votre pharmacien. Un test épicutané peut aider à trouver la vraie cause, qui est peut-être tout autre.

À retenir : les enzymes sont les protéines détachantes qui permettent aux détergents de laver à l’eau fraîche. Leur risque est réel pour les travailleurs d’usine qui inhalaient la poussière brute, et c’est pourquoi elles sont maintenant encapsulées et surveillées de près. Pour votre peau, les meilleures données dont on dispose, aussi limitées soient-elles, disent que les détergents aux enzymes ne causent pas d’éruptions et n’aggravent pas l’eczéma. Le parfum, la dose et le rinçage méritent davantage votre attention.

Questions liées

Pourquoi tant de gens croient-ils que les enzymes causent des rougeurs ?

En partie à cause de l’histoire, en partie par habitude. Les enzymes brutes ont vraiment causé des allergies respiratoires chez des travailleurs d’usine dans les années 1960. Une revue de dermatologie de 2008 note aussi qu’au Royaume-Uni, et seulement là, on a longtemps affirmé que les détergents aux enzymes causaient rougeurs, démangeaisons et poussées d’eczéma. Quand on a examiné les personnes qui s’en plaignaient, les enzymes n’étaient pas en cause.

Les détergents aux enzymes peuvent-ils causer une allergie ?

Les enzymes brutes peuvent causer des allergies respiratoires si on en inhale beaucoup de poussière, ce qui s’est produit dans des usines de détergent dans les années 1960. Pour les consommateurs qui utilisent le produit fini, une revue publiée en 2008 dans le British Journal of Dermatology a conclu que ce danger ne se traduit pas par un réel risque d’allergie ou d’irritation cutanée. Une allergie de la peau aux enzymes est jugée très inhabituelle.

Dois-je éviter les enzymes si mon enfant a de l’eczéma ?

Selon les données actuelles, ce n’est pas nécessaire. Une petite étude randomisée à double insu chez des personnes atteintes de dermatite atopique n’a trouvé aucune différence d’eczéma ni d’usage de corticostéroïdes entre un détergent avec et sans enzymes. L’absence de parfum et la bonne dose comptent davantage. Si votre enfant réagit à un détergent, cessez-le et parlez-en à votre médecin.

La poussière d’enzymes des détergents en poudre est-elle un souci à la maison ?

Beaucoup moins qu’avant. Les enzymes sont encapsulées depuis des décennies pour ne pas flotter dans l’air, et les évaluations de sécurité pour les consommateurs reposent sur une exposition aérienne très faible. Versez la poudre doucement et évitez de respirer un nuage de poussière, surtout si vous faites de l’asthme. Si vous remarquez des symptômes respiratoires autour de la lessive, parlez-en à votre médecin.

Sources

  1. Enzymes, detergents and skin: facts and fantasiesBritish Journal of Dermatology (PubMed), 2008
  2. Skin symptoms in patients with atopic dermatitis using enzyme-containing detergents. A placebo-controlled studyActa Dermato-Venereologica (PubMed), 1998
  3. Enzymes in cleaning products: an overview of toxicological properties and risk assessment/managementRegulatory Toxicology and Pharmacology (PubMed), 2012
  4. Control of occupational asthma and allergy in the detergent industryAnnals of Allergy, Asthma & Immunology (PubMed), 2003
  5. Pulmonary disease due to inhalation of derivatives of Bacillus subtilis containing proteolytic enzymeThe Lancet (PubMed), 1969
  6. Tackling Your Laundry: Let’s talk products!University of Kentucky Cooperative Extension, 2015

Cet article est une information générale, pas un avis médical. Si vous avez une inquiétude au sujet de votre peau, parlez-en à votre médecin ou à votre pharmacien.

Faire la demande du label