La plupart des gens n’ont jamais entendu parler de la méthylisothiazolinone. Pourtant, au cours des années 2010, cet agent de conservation a provoqué tant de nouvelles allergies cutanées que les dermatologues ont parlé d’épidémie. Son histoire montre bien comment un ingrédient peut sembler inoffensif pendant des années, puis causer des ennuis une fois présent partout, et comment la réglementation peut renverser la tendance.
La méthylisothiazolinone, c’est quoi et à quoi ça sert ?
La méthylisothiazolinone, ou MI, est un agent de conservation : un ingrédient ajouté aux produits à base d’eau pour empêcher les bactéries et les moisissures d’y pousser. Elle agit à très faible concentration, c’est pourquoi on la trouve généralement à la fin de la liste d’ingrédients.
Elle a une proche parente, la méthylchloroisothiazolinone, ou MCI. Selon DermNet, les deux ont d’abord été utilisées ensemble, en mélange, dans des produits industriels comme la peinture, les adhésifs et les produits de nettoyage. Vers 2005, la MI seule a commencé à être largement utilisée dans les cosmétiques et les produits ménagers.
Comment un agent de conservation a déclenché une épidémie
La MI s’est révélée être un allergène puissant, c’est-à-dire qu’elle apprend facilement au système immunitaire à réagir contre elle. Résultat : une dermatite de contact allergique, soit une éruption rouge qui démange, parfois avec des cloques, qui apparaît un jour ou plus après le contact, là où l’ingrédient a touché la peau.
En quelques années, les cliniques de tests épicutanés (où les médecins cherchent les allergies de contact) ont vu les résultats positifs à la MI se multiplier. L’American Contact Dermatitis Society l’a nommée allergène de contact de l’année en 2013. DermNet rapporte qu’en Australie et en Nouvelle-Zélande, en 2015-2016, de 20 à 25 % des personnes testées réagissaient à la MI.
Les éruptions apparaissaient à des endroits révélateurs. DermNet cite les mains, le visage et les paupières, le cuir chevelu, la zone de la couche chez les bébés, et la peau autour des fesses et des organes génitaux chez les adultes. Ces dernières pointent tout droit vers les lingettes humides, une grande source à l’époque, avec les shampooings, les savons liquides, les gels douche, les hydratants, les écrans solaires et le maquillage.
Les produits sans rinçage étaient au cœur du problème. Une crème ou une lingette laisse l’agent de conservation sur la peau pendant des heures, alors qu’un shampooing est rincé en quelques minutes.
Ce que le Canada et l’Europe ont fait
En 2013, le Comité scientifique pour la sécurité des consommateurs de l’Union européenne a recommandé de ne plus utiliser la MI dans les produits sans rinçage, selon une étude publiée en 2023 dans JAMA Dermatology. Les autorités européennes l’ont ensuite interdite dans les cosmétiques sans rinçage en 2017 et l’ont limitée dans les produits rincés en 2018.
Le Canada a agi en deux temps par l’intermédiaire de la Liste critique des ingrédients des cosmétiques, la liste de Santé Canada des ingrédients interdits ou restreints :
- Décembre 2015 : le mélange MCI/MI est interdit dans les cosmétiques sans rinçage et limité à 0,0015 % (15 parties par million) dans les produits rincés.
- Juin 2018 : la MI seule est interdite dans les cosmétiques sans rinçage, et le total MI plus MCI dans les produits rincés est plafonné à 0,0015 %. Santé Canada donne la raison sans détour : le « risque de sensibilisation ».
Les États-Unis ont pris un autre chemin. Les auteurs de l’étude de JAMA Dermatology notent qu’il n’y existe aucune restriction gouvernementale officielle, seulement des recommandations volontaires de l’industrie.
Les règles ont-elles fonctionné ?
En Europe, oui. Une étude menée dans 14 cliniques de 11 pays européens a montré que le taux d’allergie à la MI chez les personnes testées a diminué de moitié entre 2015 et 2017, passant d’environ 6 % à 3 %. Les cosmétiques sans rinçage représentaient aussi une part de plus en plus petite des produits en cause. Une étude belge menée dans cinq hôpitaux a vu le taux passer de 7,9 % en 2014 à 3,1 % en 2019, un retour aux niveaux d’avant l’épidémie selon les auteurs.
En Amérique du Nord, le portrait était différent. L’étude de JAMA Dermatology a comparé de grandes bases de données de tests épicutanés. En Europe, l’allergie à la MI a culminé vers 2013-2014, puis a reculé. En Amérique du Nord, elle a continué de grimper jusqu’en 2017-2018, alors que 15 % des personnes testées réagissaient à la MI. Les auteurs y voient l’effet probable d’une réglementation européenne plus hâtive et plus stricte. Les règles canadiennes visant la MI seule ne sont entrées en vigueur qu’en 2018, vers la fin de ces données.
Où trouve-t-on encore de la MI ?
Les règles visent les cosmétiques, et seulement les produits sans rinçage de façon complète. La MI peut donc encore se trouver :
- Dans les produits rincés : shampooing, revitalisant, gel douche et savon liquide pour les mains peuvent en contenir de petites quantités.
- Dans les produits ménagers : les chercheurs belges ont constaté que les cosmétiques rincés, la peinture et les détergents étaient les sources les plus fréquentes ces dernières années. Les produits de nettoyage, le liquide à vaisselle et les produits de lessive ne sont pas des cosmétiques : la Liste critique ne s’y applique pas.
- Dans la peinture et la colle : la MI s’évapore. DermNet note qu’elle peut causer une dermatite de contact aéroportée, une éruption sur la peau exposée comme le visage et les paupières, après des travaux de peinture ou un séjour dans une pièce fraîchement peinte. DermNet suggère aux personnes très sensibles d’éviter ces pièces jusqu’à quatre semaines.
Pour les bébés, c’est en partie pourquoi les lingettes ont changé. Une lingette est un produit sans rinçage : au Canada, elle ne devrait plus contenir de MI. Si vous magasinez pour votre tout-petit, vous pouvez parcourir les produits pour bébé tout en vérifiant chaque étiquette.
Lire les étiquettes quand on est allergique
Si un test épicutané montre que vous êtes allergique à la MI, la liste d’ingrédients devient votre meilleur outil.
- Cherchez les noms complets. Sur les cosmétiques, vous verrez « methylisothiazolinone » et « methylchloroisothiazolinone », habituellement vers la fin.
- Surveillez la parenté. DermNet indique que toutes les substances du groupe des isothiazolinones peuvent donner des réactions croisées. L’étude belge a trouvé que les personnes allergiques à la MI réagissaient souvent aussi à l’octylisothiazolinone et, de plus en plus, à la benzisothiazolinone. Tout mot se terminant par « -isothiazolinone » mérite un deuxième regard.
- Vérifiez à chaque achat. DermNet prévient que des produits aux noms semblables d’une même entreprise n’utilisent pas forcément les mêmes agents de conservation, et que les formules changent.
- Soyez plus prudent avec les produits ménagers. La Liste critique ne s’y applique pas : si l’étiquette n’est pas claire, communiquez avec le fabricant ou portez des gants pour nettoyer.
Si une éruption revient sans cesse sur vos mains, votre visage ou autour des fesses et que vous n’en trouvez pas la cause, consultez votre médecin et demandez un test épicutané. Selon DermNet, la MI fait partie des séries standard en Amérique du Nord et en Europe : elle sera vérifiée.
En résumé : la MI est un agent de conservation efficace qui a sensibilisé beaucoup de gens une fois largement utilisé dans les produits sans rinçage. Le Canada l’interdit désormais dans les cosmétiques sans rinçage et la plafonne dans les produits rincés, et en Europe des règles semblables ont réduit de moitié les taux d’allergie. On la trouve encore dans des shampooings, des savons, des nettoyants et de la peinture : si vous y êtes allergique, repérez tout ce qui se termine par « -isothiazolinone ».
Questions liées
Comment reconnaître la méthylisothiazolinone dans une liste d’ingrédients ?
Cherchez « methylisothiazolinone » et « methylchloroisothiazolinone », en général vers la fin de la liste puisqu’on les utilise en très petites quantités. Des agents apparentés portant « isothiazolinone » dans leur nom, comme la benzisothiazolinone et l’octylisothiazolinone, peuvent aussi poser problème à certaines personnes allergiques à la MI : repérez tout mot qui se termine par « -isothiazolinone ».
La méthylisothiazolinone est-elle interdite au Canada ?
En partie. Santé Canada a interdit le mélange de méthylchloroisothiazolinone et de méthylisothiazolinone dans les cosmétiques sans rinçage en décembre 2015, puis la MI seule dans ces produits en juin 2018. Les produits rincés, comme le shampooing et le savon pour les mains, peuvent encore en contenir jusqu’à 0,0015 % au total. La peinture et les nettoyants ne sont pas des cosmétiques : ces règles ne s’y appliquent pas.
Peut-on réagir à la MI contenue dans la peinture ?
Oui. DermNet note que la MI s’évapore dans l’air : une pièce fraîchement peinte, de la colle à carrelage ou des travaux de peinture peuvent causer une éruption sur la peau exposée, comme le visage et les paupières, même sans rien toucher. DermNet suggère aux personnes très sensibles d’éviter les pièces fraîchement peintes jusqu’à quatre semaines.
Les lingettes pour bébé posent-elles encore problème ?
Moins qu’avant au Canada, puisque les lingettes sont des produits sans rinçage et que la MI n’y est plus permise dans les cosmétiques. Pendant l’épidémie, elles étaient une source classique, causant des rougeurs autour des fesses et sur les mains des parents. Si vous ou votre enfant réagissez à une lingette, cherchez toute isothiazolinone sur l’étiquette et parlez-en à votre médecin.
Sources
- Methylisothiazolinone allergy
- Changes to the Cosmetic Ingredient Hotlist
- Trends in the prevalence of methylchloroisothiazolinone/methylisothiazolinone contact allergy in North America and Europe
- The epidemic of methylisothiazolinone contact allergy in Europe: follow-up on changing exposures
- Evolution of methylisothiazolinone sensitization: a Belgian multicentric study from 2014 to 2019
Cet article est une information générale, pas un avis médical. Si vous avez une inquiétude au sujet de votre peau, parlez-en à votre médecin ou à votre pharmacien.