« Barrière cutanée » : l’expression est sur presque toutes les étiquettes d’hydratants. Ça sonne comme du marketing, mais c’est une vraie structure, et une fois qu’on la comprend, bien des conseils de soins de la peau deviennent logiques. Voici ce qu’elle est, ce qu’elle fait et comment savoir quand elle va mal.
C’est quoi, au juste, la barrière cutanée ?
Votre peau est faite de plusieurs couches. La plus externe est l’épiderme, et tout en haut de l’épiderme se trouve une mince pellicule appelée couche cornée (stratum corneum). C’est elle, votre barrière cutanée : environ 10 à 20 micromètres, moins épaisse qu’une feuille de papier, et pourtant c’est la partie de la peau qui protège le plus.
Les dermatologues la décrivent comme un mur de « briques et mortier », et l’analogie tient la route :
- Les briques, ce sont les cornéocytes : des cellules mortes, aplaties, remplies d’une protéine solide appelée kératine. Elles sont nées au bas de l’épiderme, sont montées vers la surface et ont durci en chemin.
- Le mortier, c’est une matrice de gras, les lipides, empilés en couches ordonnées entre les briques. Trois familles dominent : les céramides, le cholestérol et les acides gras libres.
- Les rivets, ce sont les cornéodesmosomes, de minuscules attaches protéiques qui tiennent les briques ensemble pour que le mur ne s’effrite pas.
Dans chaque brique, il y a un dernier élément à connaître : le facteur naturel d’hydratation, ou NMF, un mélange de petites molécules (surtout des acides aminés) qui attirent l’eau et la retiennent. Une bonne partie provient de la dégradation d’une protéine appelée filaggrine; c’est pourquoi un gène de la filaggrine défectueux est si fortement lié à la peau sèche et à l’eczéma.
À quoi sert-elle concrètement ?
La barrière travaille dans les deux sens en même temps. Les dermatologues parlent d’une barrière « de l’intérieur vers l’extérieur » et « de l’extérieur vers l’intérieur ».
De l’intérieur vers l’extérieur : elle garde l’eau dedans. Votre corps est surtout fait d’eau, et l’air autour est bien plus sec. Sans le mortier de lipides, l’eau s’évaporerait à travers la peau. La petite quantité qui s’échappe quand même s’appelle la perte insensible en eau, ou TEWL (transepidermal water loss), et les chercheurs s’en servent comme note de santé de la barrière. Plus la TEWL est élevée, plus la barrière fuit.
De l’extérieur vers l’intérieur : elle bloque les intrus. Irritants, allergènes, produits chimiques et microbes doivent franchir ce mur avant de causer des ennuis plus profondément. Quand le mur est intact, la plupart n’y arrivent pas.
Elle a aussi des rôles plus discrets. Les acides libérés par le NMF gardent la surface légèrement acide, ce qui aide les enzymes qui détachent les vieilles cellules et décourage les bactéries indésirables. Un produit de dégradation de la filaggrine, l’acide urocanique, absorbe même une partie des ultraviolets (loin de remplacer un écran solaire).
Ce n’est pas un mur, c’est un chantier
L’image du mur de briques laisse croire que la barrière est fixe. Pas du tout : elle est reconstruite en continu par en dessous. De nouvelles cellules naissent au bas de l’épiderme et montent jusqu’à la surface, où elles se détachent, en environ quatre semaines. La couche cornée elle-même se renouvelle en à peu près la moitié de ce temps. C’est pourquoi une plaque de sécheresse apparue après une semaine de lavages excessifs peut disparaître en deux semaines une fois qu’on arrête.
La barrière réagit aussi vite aux dommages. Quand la perte d’eau augmente, les cellules juste sous la surface libèrent des lipides gardés en réserve, ce qui referme partiellement la fuite en quelques minutes, puis produisent de nouveaux lipides en quelques heures. Le hic : des agressions répétées, jour après jour, peuvent dépasser cette capacité de réparation.
Les signes que votre barrière peine
Une barrière abîmée laisse sortir l’eau et entrer les irritants, ce qui donne un tableau reconnaissable :
- Une peau qui tiraille, surtout après la douche
- Un aspect terne, rugueux ou squameux, ou des pellicules de peau visibles
- Des picotements ou une brûlure avec des produits qui ne vous dérangeaient pas avant
- Des démangeaisons, parfois sans rougeur visible
- Des rougeurs qui vont et viennent
Les chercheurs décrivent une sorte d’escalier : d’abord la perte d’eau monte sans changement visible, puis la peau devient sèche, et si les agressions continuent, la sécheresse peut évoluer vers une inflammation de type eczéma, avec rougeurs et fissures. Intervenir à l’étape « ça tire et ça pèle » est beaucoup plus simple.
Si votre peau est fissurée, suintante ou pas mieux après deux semaines de soins doux, consultez votre médecin ou votre pharmacien : certaines maladies et certains médicaments causent une sécheresse que les soins seuls ne régleront pas.
Qu’est-ce qui l’abîme ?
La plupart des dommages viennent d’habitudes banales. Les coupables les plus souvent cités dans les revues de dermatologie :
- Les lavages trop fréquents et les douches longues et chaudes. L’eau et la chaleur extraient les lipides et le NMF de la couche superficielle.
- Les nettoyants agressifs et les vrais savons. Le savon traditionnel est alcalin, et les agents nettoyants puissants (tensioactifs) enlèvent les lipides en même temps que la saleté. Plus un nettoyant est efficace pour dissoudre le gras, plus il tend à abîmer la barrière.
- Les gommages, les astringents et l’exfoliation excessive. Tout ce qui retire la couche superficielle retire de la barrière avec elle.
- L’air sec. L’hiver canadien est l’exemple classique : l’air froid contient peu d’humidité et le chauffage l’assèche encore plus.
- Les irritants au travail ou à la maison. Lavages de mains répétés, produits ménagers, solvants et travail en milieu humide laissent des traces; d’où les mains gercées si fréquentes chez les coiffeurs et le personnel infirmier.
- L’âge. La production de sébum baisse nettement après la quarantaine.
- Certains médicaments et traitements. Des traitements topiques (les rétinoïdes en sont un exemple connu), certains médicaments oraux et les traitements contre le cancer peuvent assécher la peau.
La génétique joue aussi. Les personnes atteintes de dermatite atopique (la forme d’eczéma la plus courante) ont souvent moins de lipides dans le mortier et une variante du gène de la filaggrine : leur barrière fuit davantage au départ.
Comment en prendre soin
La bonne nouvelle : il s’agit surtout de retirer les agressions et de fournir à la peau ce qui lui manque.
- Lavez-vous à l’eau tiède et gardez les douches courtes.
- Utilisez un nettoyant doux sans parfum plutôt qu’un pain de savon sur les zones sèches ou sensibles.
- Hydratez pendant que la peau est encore légèrement humide : appliqué tout de suite après le bain, l’hydratant emprisonne l’eau dans la couche cornée.
- Cherchez des hydratants qui combinent des humectants (des ingrédients comme la glycérine qui attirent l’eau), des émollients (des lipides comme les céramides qui comblent les trous du mortier) et des occlusifs (des ingrédients comme le pétrolatum, ou gelée de pétrole, qui forment un film pour ralentir la perte d’eau). Un hydratant sans parfum est un bon point de départ si votre peau réagit facilement.
- Portez des gants pour les travaux à l’eau et par temps froid et venteux.
Voyez la couche cornée comme un mince mur de briques vivant : des cellules mortes en guise de briques, des céramides, du cholestérol et des acides gras comme mortier, et un humectant intégré dans chaque brique. Elle garde l’eau dedans et le monde extérieur dehors. Quand elle tiraille, pèle ou picote, quelque chose l’abîme plus vite qu’elle ne se répare, et les suspects habituels sont l’eau chaude, les nettoyants agressifs et l’air sec. Allez-y plus doucement, hydratez régulièrement, et consultez votre médecin si ça ne s’améliore pas.
Questions liées
Où se trouve exactement la barrière cutanée ?
C’est la toute dernière couche de votre épiderme, appelée couche cornée (stratum corneum). Elle ne mesure qu’environ 10 à 20 micromètres d’épaisseur, moins qu’une feuille de papier, et pourtant c’est elle qui fait presque tout le travail : garder l’eau dans votre corps et tenir à distance irritants, allergènes et microbes.
Une barrière cutanée abîmée peut-elle se réparer toute seule ?
En général, oui. Les cellules montent du bas de l’épiderme vers la surface en environ quatre semaines, et la couche cornée se renouvelle en à peu près la moitié de ce temps. Quand la barrière est perturbée, la peau libère aussi en quelques minutes des lipides gardés en réserve pour la colmater. Enlever la cause et hydrater donne un coup de pouce à cette réparation.
Quels sont les signes d’une barrière cutanée abîmée ?
Une peau sèche, terne, rugueuse ou qui pèle, une sensation de tiraillement après la douche, et des picotements ou brûlures quand vous appliquez des produits qui ne vous dérangeaient pas avant. Les démangeaisons sont fréquentes aussi. Si la peau devient rouge, fissurée ou suintante, ou si rien ne s’améliore après deux semaines de soins doux, consultez votre médecin ou votre pharmacien.
Une barrière fragile, est-ce la même chose que l’eczéma ?
Pas tout à fait, mais les deux sont étroitement liés. Les personnes atteintes de dermatite atopique (eczéma) ont une barrière qui laisse sortir l’eau et entrer les irritants plus facilement, en partie à cause d’un manque de lipides et, souvent, d’un gène défectueux pour une protéine appelée filaggrine. Une barrière abîmée favorise les poussées, d’où l’importance de l’hydratation dans le soin de l’eczéma.
Sources
- Skin barrier function
- The Clinical Relevance of Maintaining the Functional Integrity of the Stratum Corneum in both Healthy and Disease-affected Skin
- What is the role of the skin barrier in people with atopic dermatitis?
- Barrier function in atopic dermatitis
- Dry skin: Who gets and causes
Cet article est une information générale, pas un avis médical. Si vous avez une inquiétude au sujet de votre peau, parlez-en à votre médecin ou à votre pharmacien.