En ce moment même, un peu d’eau s’évapore à travers votre peau. Pas de la sueur : un filet discret et constant qui traverse la couche externe. Les scientifiques l’appellent perte insensible en eau, ou TEWL (transepidermal water loss), et si vous avez déjà lu une étude sur un hydratant, vous avez croisé le terme. Voici ce qu’il veut dire et pourquoi les chercheurs y tiennent tant.
C’est quoi, la perte insensible en eau ?
La couche externe de votre peau, la couche cornée, est un mur de cellules mortes aplaties tenues ensemble par des gras (des lipides). Son rôle principal : empêcher l’eau de votre corps de s’évaporer dans l’air plus sec autour. Elle le fait très bien, mais pas parfaitement.
Cette fuite constante, c’est la TEWL, exprimée en grammes de vapeur d’eau par mètre carré de peau par heure (g/m²/h).
L’idée clé est simple : plus la barrière est en bon état, plus la TEWL est basse. Quand le « mortier » de lipides est arraché, ou que le mur est brisé par une égratignure ou une plaie, l’eau sort plus vite et le chiffre grimpe. D’où son usage comme note de barrière.
Comment la mesure-t-on ?
On mesure la TEWL avec une petite sonde appuyée sur la peau, dont les capteurs détectent à quelle vitesse l’humidité change juste au-dessus de la surface. Il existe trois grands types :
- Les sondes à chambre ouverte laissent l’air de la pièce circuler sur la peau. Rapides, mais sensibles aux courants d’air, à l’humidité et à la température.
- Les sondes à chambre fermée isolent une minuscule poche d’air sur la peau et suivent la montée de l’humidité à l’intérieur. Moins sensibles aux mouvements d’air, mais plus lentes, et l’humidité piégée fausse la lecture si on les laisse trop longtemps.
- Les sondes à condenseur captent la vapeur sur une surface refroidie. Les plus précises, mais plus lentes et plus chères.
Une lecture prend 40 à 60 secondes, la sonde tenue perpendiculaire à la peau. Comme les lectures varient, les bonnes études font trois mesures par site, en font la moyenne, et mesurent la TEWL avant tout autre paramètre, parce que toucher la peau avec d’autres instruments change le résultat.
Pourquoi les conditions de mesure comptent autant
La TEWL est une mesure capricieuse. La sueur, une peau chaude ou une bouche d’aération font bouger le chiffre. Les lignes directrices sont donc strictes :
- La personne se repose dans la pièce au moins 15 à 30 minutes, idéalement à 20 à 22 °C et à 40 à 60 % d’humidité relative, pour que la peau arrête de suer.
- Le site mesuré reste découvert au moins 10 minutes avant la mesure.
- Pas de crème ni de lavage sur le site pendant un bon moment avant.
- L’appareil est calibré régulièrement et son type est indiqué, parce que les trois types ne donnent pas des chiffres identiques.
Voilà pourquoi un « score de barrière » obtenu avec un gadget portatif dans votre salle de bain ne veut pas dire grand-chose : le chiffre n’a de sens que dans des conditions contrôlées, comparé à un autre pris de la même façon.
Il n’y a pas de chiffre « normal » unique
Quelle est une TEWL saine ? Réponse honnête : ça dépend de l’endroit où on mesure. Une revue récente de valeurs chez des adultes en santé montre de grandes différences entre les régions du corps. La plante du pied, épaisse et riche en lipides, peut rester sous 10 g/m²/h. Le dessus du pied, plus mince, en laisse passer deux à trois fois plus (environ 15 à 25). Sur la joue, on tourne autour de 20. La paume donne les valeurs les plus élevées.
L’âge compte moins qu’on pense : la TEWL de base reste assez stable à l’âge adulte, et certaines études la trouvent un peu plus basse après 60 ans, même si l’hydratation de la peau baisse lentement avec les années. Quant au sexe ou à l’origine ethnique, les études se contredisent.
Un chiffre tout seul dit donc peu. Ce que les chercheurs utilisent vraiment, c’est le changement : avant et après un traitement, ou peau traitée contre zone non traitée chez la même personne.
Pourquoi la TEWL monte avec la peau sèche et l’eczéma
La peau sèche commence généralement par une agression extérieure : lavages trop fréquents, nettoyants agressifs, eau chaude, air sec ou irritant au travail. Chacune enlève des lipides et de l’humectant naturel (le facteur naturel d’hydratation) de la couche externe. L’eau s’échappe plus vite, la TEWL monte et la couche s’assèche. Et la TEWL augmente avant qu’on voie ou sente quoi que ce soit : elle détecte le dommage tôt.
La peau ne reste pas passive : quand la TEWL monte, les cellules sous la surface libèrent en quelques minutes des lipides en réserve et colmatent partiellement la fuite, puis en produisent davantage dans les heures qui suivent. Le problème survient quand les agressions dépassent la réparation.
Dans la dermatite atopique (l’eczéma), la barrière fuit dès le départ : la couche externe contient moins de lipides et un mélange différent, et beaucoup de personnes portent une variante du gène de la filaggrine, une protéine qui aide à bâtir les « briques ». Une TEWL plus élevée correspond à une peau plus perméable, et les lectures sont maximales sur les plaques d’eczéma actives.
Ce que la météo et l’air lui font
La recherche est plus mitigée qu’on pourrait le croire. En chambre climatique, où tout est contrôlé, la TEWL monte avec la température et baisse quand l’humidité augmente. Dans la vraie vie, par contre, une revue systématique de 11 études a trouvé des résultats contradictoires sur les saisons et le climat : certaines trouvaient une TEWL plus élevée en été, d’autres des lectures plus hautes en hiver sur certaines parties du visage. Aucun consensus, en partie parce qu’une mesure d’été capte aussi plus de sueur.
Un résultat était constant : les quatre études sur la pollution de l’air ont trouvé une TEWL plus élevée chez les personnes exposées aux particules fines ou au dioxyde d’azote. L’expérience « l’hiver assèche ma peau » est donc bien réelle, mais la recherche sur la TEWL ne peut pas encore y mettre un chiffre propre.
Ce que veut dire « réduit la TEWL » sur un hydratant
Les hydratants contiennent des humectants (comme la glycérine) qui attirent l’eau, des occlusifs (comme le pétrolatum) qui forment un film contre l’évaporation, et des émollients (comme les céramides et les acides gras) qui comblent les espaces entre les cellules. Un film occlusif abaisse la TEWL tout de suite, ce qui est utile pour une peau sèche. Mais une lecture plus basse une heure après un onguent ne prouve pas que la barrière en dessous a guéri.
Les chercheurs le disent eux-mêmes : savoir si l’effet d’un hydratant vient de son rôle de barrière physique, d’une amélioration de la barrière de la peau, ou des deux, demande encore des études rigoureuses. Les plus convaincantes mesurent la TEWL une fois le produit parti, suivent aussi l’hydratation et observent les gens pendant des semaines. C’est ce genre de preuve qu’il faut chercher.
La TEWL, c’est le filet d’eau quotidien qui traverse le mur externe de votre peau, mesuré avec une sonde dans des conditions contrôlées. Elle monte quand la barrière est dépouillée, blessée ou, comme dans l’eczéma, poreuse dès le départ, avant même que les dégâts soient visibles. Pas de valeur normale unique : c’est le changement qui compte. Et quand un produit prétend l’abaisser, la question est de savoir si l’effet dure une fois le produit disparu. Si votre peau reste sèche, fissurée ou irritée malgré des soins doux pendant deux semaines, consultez votre médecin ou votre pharmacien.
Questions liées
Quelle est une valeur normale de TEWL ?
Il n’y a pas un chiffre unique. Chez l’adulte en santé, les valeurs varient beaucoup selon la région du corps : la plante du pied peut être sous 10 grammes par mètre carré par heure, le dessus du pied entre 15 et 25, et la joue autour de 20 dans des études récentes. En recherche, ce qui compte, c’est le changement dans le temps ou la différence entre peau traitée et non traitée.
Puis-je mesurer ma TEWL à la maison ?
Pas de façon fiable. Les instruments sont des appareils de laboratoire ou de clinique, et les lectures ne sont valables que si la température et l’humidité de la pièce sont contrôlées, si la personne s’est reposée au moins 15 minutes et si rien n’a été appliqué sur la peau. Les gadgets grand public qui promettent un « score de barrière » ne suivent pas ces règles; prenez leurs chiffres avec prudence.
Une TEWL plus basse veut-elle toujours dire une peau plus saine ?
En général, mais avec un bémol. Tout ce qui forme un film sur la peau, comme un onguent occlusif, abaisse la TEWL immédiatement, que la barrière en dessous se soit améliorée ou non. Les chercheurs débattent encore de la part du film et de la part de la vraie réparation dans l’effet d’un hydratant; c’est pourquoi les bonnes études mesurent aussi l’hydratation et suivent les gens pendant des semaines.
Pourquoi la TEWL est-elle plus élevée dans l’eczéma ?
Dans la dermatite atopique, la couche externe contient moins de lipides, un mélange différent et souvent une protéine filaggrine défectueuse, donc le « mortier » entre les cellules est troué. L’eau s’échappe plus facilement et les irritants entrent plus facilement. Une TEWL élevée est une lecture directe de cette fuite, et elle est maximale sur les plaques d’eczéma actives.
Sources
- Clinical Measurement of Transepidermal Water Loss
- International guidelines for the in vivo assessment of skin properties in non-clinical settings: Part 2. transepidermal water loss and skin hydration
- Transepidermal water loss (TEWL): Environment and pollution—A systematic review
- Barrier function in atopic dermatitis
- The Clinical Relevance of Maintaining the Functional Integrity of the Stratum Corneum in both Healthy and Disease-affected Skin
Cet article est une information générale, pas un avis médical. Si vous avez une inquiétude au sujet de votre peau, parlez-en à votre médecin ou à votre pharmacien.